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« En dansant la javanaise, nous nous aimions le temps d'une chanson... »

Pointe est de Java. Notre avion s’envole de l’ouest. Nous devons suivre la course du soleil et commencer une longue traversée de l’île en train. Derrière les vitres file le paysage. Une silhouette immense de volcan se dresse comme un phare au-dessus des rizières. Je me dis que où que l’on soit à Java, il y a toujours un volcan pour jouer au point de repère. Mais peut-être n’est-ce qu’une montagne que je volcanise ainsi… Maintenant je les volcanise toutes. Ici le gunung api a tendance à devenir une obsession…

 

Ciel immense. Facile à trouver. Pas coincé, ratatiné, encastré entre des immeubles qui n’en laissent dépasser que des échantillons.
Vert omniprésent. Végétal-roi. Maîtrisé en terrasses ou en rangée d’arbres fruitiers ou livré à lui-même. En touffes, gerbes, bouquets, palmes, tiges, parasols, toupets, plumets, lianes, bosquets, taillis, buissons, grappes, guirlandes, massifs, éventails, tapis… Vers le haut les grands arbres au tronc bien droit. Vers le bas les racines dégoulinantes du ciel en rideau de verdure. Vers les côtés les tapis au ras du sol qui cherchent davantage l’étendue que la hauteur. Beaucoup d’arbres n’en sont pas. Ce sont des écosystèmes à eux seuls ; plus un cm2 de tronc qui ne soit le terreau d’une autre plante. Ça déborde, ça pousse de partout. Ce sont des jardins botaniques !

 

A ses paysages se superposent toutes les images qui nous ont habillé le regard. Nous avons escaladé des volcans, déambulé dans des villes, piqué le riz, plongé dans l’océan Indien, assisté à la naissance de marionnettes, embarqué dans des bateaux et dans des becaks, roulé sur d’innombrables routes, pris des bains aux relents de soufre, visité des temples, mangé des dizaines de bakso, jouer des percussions, pris la pluie, pris le soleil, goûté l’arak et la bitang, dansé sur de la musique traditionnelle, mangé des fraises dans le brouillard, pêché le poisson à l’épuisette, peint de la peau de buffles, fumé du clou de girofle, bu des mango shake, goûté au massage javanais, revêtu des costumes colorés, travaillé la glaise… Et surtout nous en avons pris plein les mirettes !
Bilan de départ. Euphorie et tristesse. Nous sommes habités par tant de beauté et comme déchirés à l’idée de la quitter. Peut-être pour toujours…

 

De la fenêtre du train je me laisse glisser sur des rizières, j’approche des reliefs, je chasse des nuages. J’observe la vie qui s’écoule en une succession de petites saynètes que j’ai l’impression un instant de partager. Des cerfs-volants dansent dans le ciel ; ici ils se livrent des combats enragés !
Tiens, un panneau pour le contrôle des naissances et son slogan en blanc sur fond bleu « 2 anak cukup » (deux enfants ça suffit). On longe une route. Des minibus blindés, porte ouverte, passagers accrochés à la carcasse, nous dépassent dans un train d’enfer. Sur une moto, un garçonnet au regard fier s’arrime au guidon entre les jambes de son père. Sa mère tient un bébé serré tout contre elle. Pendant quelques instants nous roulons à la même vitesse. Et nous nous regardons. La femme derrière sa visière et moi derrière la vitre. On se sourit, on s’amuse l’une de l’autre.

 

L’autre ! Voilà quelqu’un qui ne fait pas peur aux indonésiens. L’autre c’est celui vers lequel on va, celui avec lequel on converse, celui que l’on abreuve, que l’on nourrit, que l’on accueille… Qu’il soit connu de longue date ou étranger de passage. Impossible de résister à l’enveloppante hospitalité indonésienne…
Ici la gentillesse est une puissante étreinte qui s’empare de vous malgré vous. Qui vous change, vous métamorphose en quelqu’un de plus chaleureux. (pour paraphraser Nigel Barley dans son merveilleux L’anthropologue mène l’enquête). Notre train file et le paysage se peuple des silhouettes de tous ces autres rencontrés… Pak Im siffle la fumée, Agus fait chanter ses marionnettes, Ibu prépare des nouilles, Sapari s’enfonçe dans la forêt, Mariono fait crépiter son feu, Evi se prépare pour faire partager sa passion de la danse traditionnelle, un groupe de femmes papotent devant des batiks colorés, Sony fume au pied du Merapi, Mehdi caresse la glaise, Angga cherche le meilleur point de vue pour sa photo, une vieille nenek troue le cuir, Mugi met son uniforme et Lia éclate de rire… Tant de visages défilent ; des visages lumineux, chaleureux, habités de sourires.

 

Le train ralentit. Quand il freine et s’arrête le cœur vient cogner contre la poitrine. Un compte à rebours sadique s’est enclenché. Nous ne sommes pas encore partis mais nous sommes déjà si nostalgiques ! Nous saluons notre étoile, nous mesurons notre chance d’être là, d’avoir été là, même un instant, même brièvement, même trop vite… Passants comblés, bienheureux, béats ! Et toute cette chaleur qui nous gonfle le cœur nous métamorphose : moins passants désormais que passeurs.

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