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Parc de Phu Hin Bun - Road trip J2

Le ciel est gris au réveil. Des bourrasques de vent annonçant l’orage font grincer les tôles et arrachent des mangues de leur arbre, fusées-délices pour les enfants qui guettent leur chute. Bientôt les grosses gouttes promises viennent s’écraser en composant une chanson. Deux heures durant le ciel se vide, se nettoie, s’épanche. Puis la musique liquide se retire et s’éteint. La chaleur tombe, à peine rafraîchie, et le chant des oiseaux remplace celui de l’ondée. Et le paysage naît, comme pour nous, le rideau se lève sous nos yeux. Ce fameux paysage qui joue à cache-cache depuis le début, dévoilant une épaule à demi quand il consent à abaisser un peu sa robe ouateuse, lui qui s’est tant fait désirer, il se révèle et nous offre un ciel immense. Perspective profonde, éclat des couleurs, bruissement de la nature qui s’ébroue et se réveille, nettoyée, rincée. Et la lumière parait, petite jeune fille, elle fait surgir le paysage et le maquille : miroitement des flaques, éclats diamantins des perles d’eau, resplendissement de la palette des verts. C’est une lumière d’éveil et de premier regard sur les choses. Au-dessus des forêts qui couvrent les montagnes des nuages se forment, buée de la première inspiration de la journée ou rêves qui se décrochent lentement pour remonter dans le ciel. Il me semble que c’est le premier matin du monde ; il nous offre le Laos.

Aux alentours de Lak Sao la route se corse : aux poules croisées sur la piste s’ajoute leurs nids devenus flaques boueuses. Nous atteignons les 20km/h en vitesse de pointe, le temps de déguster le paysage pour moi qui n’ai pas le souci de contrôler la bécane. Pause dans un champ sur une estrade de bambou couverte d’un toit de chaume. La lumière est devenue vielle dame, lumière du soir un peu magicienne qui donne cette texture si particulière au paysage, cette atmosphère onirique. Lumière comédienne aussi qui crée son théâtre d’ombres allongées. Les reliefs lointains, bleutés, découpent leurs silhouettes tarabiscotées sur le ciel crépusculaire et semblent veiller la forêt à leurs pieds. Plus près, des bosquets isolés encadrent une falaise rouge et blanche. La terre rouge et ocre, meuble de l’orage du matin, semble attendre la semence. Quelques mètres carres çà et là, déjà cultivés, forment des flaques d’un vert éclatant. Des maisonnettes de chaume parsèment le paysage, abri du labeur et oasis pour la détente. Chapeaux pointus et socs sont à l’ouvrage dans un tranquille va-et-vient, seul mouvement perceptible du tableau. Scène à la fois millénaire et sans age, instant d’éternité. Eternité des gestes et des décors, seules les ombres sont passantes.

La route se finit dans la nuit, route cabossée, fantôme de goudron et de platitude. Slalom entre les crapauds qui traversent le chemin. Nous aurons beaucoup de difficulté à trouver un coin dodo dans un Tha Lang éteint mais aurons un toit sur la tête à temps pour éviter l’orage qui éclate bientôt.

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